Alias George Sand (Le bonheur est une conquête)

avec

Marie Grudzinski, George Sand

Gabriel Levasseur, l’accordéoniste

Nicolas Planchais, les autres voix

Andrea Cohen, la conception musicale

Vincent Lemoine, lumières et régie

Marie Grudzinski, costumes

Je trouve de mauvais goût de parler de soi ! Mais j’ai laissé publier sur mon compte trop d’erreurs ou de mensonges

Quand on lit la correspondance de George Sand, quel étonnement !

Naturel, drôlerie, sincérité, insolence, lucidité, franc-parler, engagement de tout l’être : les clichés édifiants sur « la bonne dame de Nohant » ont peu à voir avec l’enfant, la jeune fille, la femme, l’auteure enfin… que l’on découvre dans ces lettres colorées.

C’est donc une George Sand à la fois connue et méconnue que nous avons voulu faire revivre sur scène — en la confrontant à l’incroyable misogynie de son temps.

L’accordéon, cet orchestre portatif, crée l’environnement sonore du spectacle…

L’histoire vraie de George Sand, la plus intéressante, est celle de son esprit. Elle est, bien sûr, étroitement liée à son histoire personnelle.                                        (Henry James)

LE FOND

Coup de foudre

C’est dans ses lettres, plus encore que dans Histoire de ma vie, où elle a fait revivre sa jeunesse et ses années de formation, que George Sand se montre sans fard tout en déployant une très large palette d’écrivain. Les clichés édifiants sur « la bonne dame de Nohant » ont bien peu à voir, dès lors, avec l’enfant, la jeune fille, la femme, l’auteure enfin dont on peut voir avec un intérêt constant la vie et l’œuvre se dérouler au fil des lettres… et que je souhaite aujourd’hui faire revivre sur la scène.

Mi-homme mi-femme

À l’heure où l’on parle tant du « genre », comment ne pas rappeler la dualité que tout au long de sa vie George Sand revendiquait ? L’artiste, écrit-elle d’ailleurs, n’est ni homme ni femme. Il ou elle est du troisième sexe ! Musset peut dire qu’elle est la plus féminine des femmes, Balzac déclarer « Je causais avec un camarade » et Flaubert s’exclamer : « Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme ! »

 

Le scandale de la liberté

Épouse à 18 ans d’un homme qui, écrit Henry James, « après avoir cru épouser une Française ordinaire, se trouve affligé d’une sœur de Goethe », elle brise très vite ses fers et « monte » à Paris. S’étant découvert un don d’écriture, elle choisit cette voie pour deux raisons : elle veut être artiste, d’abord, mais aussi gagner sa vie et ne pas vivre dans l’oisiveté. Faisant fi des rumeurs malveillantes qui courent sur son compte, elle va son chemin. Libre, toujours. Dans un siècle violemment misogyne elle combat le point de vue de tous ceux qui, des Goncourt à Baudelaire, invoquent l’infériorité des femmes. En d’autres temps, elle eût été brûlée comme sorcière.

Du côté des plus faibles

Même si, du côté de son père, Aurore Dupin peut se targuer d’une lignée aristocratique, jamais elle ne renie l’héritage de sa mère, fille d’un oiseleur. La baronne Dudevant revendique hautement ses origines populaires. En 1848, elle rallie la révolution et rédige plusieurs décrets pour « la nouvelle République ». Généreuse, elle veut gagner de l’argent pour venir en aide aux pauvres qui la sollicitent sans trêve : une centaine d’entre eux survivent grâce à elle autour de La Châtre.

Pour un partage équitable des richesses

Sensible à l’injustice sociale, elle propose de légiférer sur les successions pour réduire les inégalités. Comme son ami Flaubert elle déteste cette bourgeoisie affairiste, âpre au gain, égoïste, terre à terre, qui règne sans partage après 1830. George Sand, en refusant toute forme de violence révolutionnaire qui, selon elle, ne peut mener qu’à une dictature, se dit même communiste au sens où on l’entendait avant la naissance de la 1re Internationale. Socialiste, à tout le moins.

Déiste mais femme des Lumières

Romantique dans l’âme, le rationalisme ne lui suffit pas. Touchée par la grâce au couvent, elle est un temps d’une dévotion absolue. La tiédeur lui est étrangère. Tout en restant déiste comme l’était avant elle Voltaire, elle refuse les dogmes et l’intolérance de l’Église et ne croit ni au diable ni à l’enfer. Dans la confession elle voit une intrusion obscène : on parle aujourd’hui d’un contrôle du corps des femmes.

Une incroyable vitalité

George mène de front une vie amoureuse parfois tumultueuse, l’administration de son domaine et une carrière d’écrivain prolifique. Elle se passionne pour l’astrologie, l’entomologie, la minéralogie et la botanique, sans renoncer à ses devoirs de mère. Elle trouve le temps de bêcher son jardin avec sa petite-fille, d’écrire l’après-midi des canevas pour les séances de théâtre ou de marionnettes que l’on donne le soir même, entre amis, à Nohant, de coudre des costumes, de fabriquer des accessoires et d’accompagner au piano des représentations qui ne s’achèvent parfois qu’au petit matin. Ethnographe et musicologue, elle s’intéresse également à la musique populaire du Berry ou aux coutumes et croyances paysannes et, sur l’art des marionnettes, rédige un mémoire passionnant. Qui dit mieux ?

LA FORME

Le texte : un « auto-biopic »

Dans mon travail d’adaptation, je m’attache en premier lieu à tout ce qui me surprend, m’intéresse, m’émeut ou m’amuse le plus, et c’est à partir de cette mosaïque de textes ramassés, condensés, que je tisse le motif du spectacle : George Sand vient en personne nous raconter sa vie. Sans fard. Je souhaite donner une vision nouvelle, plus vivante, plus contrastée, moins consensuelle, plus drôle et plus tragique à la fois, d’une femme qui reste sans doute la plus grande figure féminine de son temps. Avec la répression violente de la révolution de 1848, suivie du règne sans partage de l’affairisme « aux calculs glacés », tous ces jeunes idéalistes connurent la désillusion. Après le drame romantique, vint le temps du vaudeville et du réalisme. Et nous, en cette année 2020 où de plus en plus le commerce prend le pas sur l’art, où donc en sommes-nous ?

Les voix off : un contrepoint

Un grand nombre de voix off interviennent tout au long du texte : comme si, en écho à cette parole de femme libre, on assistait au procès instruit alors contre George Sand par presque tout le milieu littéraire français (elle fut vénérée, en revanche, aux États-Unis, en Angleterre et en Russie où Dostoïevski vit en elle la mère du roman russe). On lui reproche au fond de ne pas se contenter d’être « une dame qui écrit », mais de vouloir être un auteur au sens plein du terme. George, en outre, n’hésitait pas à mener une vie amoureuse libre et à s’engager politiquement : cela non plus n’était pas du goût de de nos littérateurs. Parmi ces voix off interviennent aussi, pour faire bonne mesure, quelques témoignages d’admiration.

La mise en scène : au son de l’accordéon, une drôle de conférence

Un petit fauteuil, une table, une chaise, un porte-manteau perroquet, suffiront à évoquer des lieux ; quelques objets, des gants, une pipe, un éventail, un haut-de-forme, un revolver, à raconter une histoire. Sans hésiter à grossir le trait : George s’amuse, comme si elle se retrouvait sur la scène de son petit théâtre de Nohant. Les témoignages des contemporains se font entendre en écho, dans un montage serré de voix « off » auxquelles le comédien Nicolas Planchais prête la sienne, dessinant des sortes de marionnettes vivantes qui renvoient à celles de Maurice Sand. Ainsi s’esquisse, à travers une confrontation entre monde intérieur et monde extérieur, un portrait vivant et complexe de George Sand, replacée dans le contexte houleux — et misogyne — de son époque. Pour l’accompagnement musical, en direct ou enregistré, nous avons choisi l’accordéon. En refusant le cliché romantique auquel renvoie le piano, nous retrouvons la passion de George Sand pour les maîtres sonneurs du Berry. C’est la compositrice Andrea Cohen qui a choisi les musiques et c’est l’accordéoniste Gabriel Levasseur qui les interprète.

Jean-Claude Seguin

Crédit photos : Patrick Guihaire